11/02/2012

MILLENIUM : pourquoi ?

Les vrais ressorts du phénomène doivent être recherchés dans les 2 500 pages d'une oeuvre foisonnante. On y découvre une culture - celle de la Suède, ses non-dits, ses mystères - très exotique aux yeux des Français.

La bonne fortune, chez nous, de quelques maîtres du polar scandinave l'atteste, Henning Mankell en tête. Mais attention, dans «Millénium», le sacro-saint modèle suédois est mis cul par-dessus tête : l'apparence sociale-démocrate masque une trouble fascination pour le fascisme, la tolérance est minée, la perversion et la vertu protestante cèdent devant la corruption.


Dans un style simple et efficace - même si les fans se sont empoignés au sujet de la qualité de la traduction française, Larsson a minutieusement construit son récit. Bourreau de travail, le journaliste a tissé une toile foisonnante et complexe, accumulant les détails fondés sur une authentique documentation. La mondialisation, les magouilles économiques, la menace fasciste, les services secrets, le trafic de femmes, la prostitution, l'espionnage, le monde de la psychiatrie, la politique ...

Voilà ce qui fascine dans ce roman documentaire qui dresse un véritable portrait de la société européenne. «J'ai essayé de créer un univers réaliste»,mille.jpg écrivait Stieg Larsson dans un autre mail à son éditrice, qui lui répondait trois jours plus tard : les trois tomes forment «une fresque sociale [...] et fonctionnent comme un récit de plus en plus provocateur - et révoltant - du pourrissement à l'intérieur du système judiciaire suédois...» De la Suède au monde entier, de «Millénium» au millénaire, les spécialistes sollicités décryptent une authentique «Comédie humaine» du XXIe siècle.

De l'argent sale, des virements qui se baladent des Caïmans au Luxembourg, de la prévarication dans les affaires... «Millénium», c'est aussi la dénonciation d'un certain capitalisme dévoyé. «J'ai vraiment eu l'impression de lire un de mes dossiers tellement ce que raconte Stieg Larsson s'appuie sur la réalité, raconte le magistrat Renaud Van Ruymbeke. La scène du début, avec cette rencontre sur un bateau entre le journaliste d'investigation et une «gorge profonde» qui raconte par le menu un scandale économico-financier impliquant un businessman reconnu, fourmille de détails qui sonnent très vrai, avec des histoires de détournements de fonds, des projets fantômes dans les pays de l'Est...

Quand Lisbeth Salander va ouvrir des comptes secrets à Zurich ou rencontrer un avocat à Gibraltar, qui accepte sans trop poser de questions de gérer une immense fortune : il y a effectivement des circuits de blanchiment qui transitent dans ces places offshore, utilisées par des oligarques russes, des narcotrafiquants... Larsson fait du coup passer un message très fort. A l'heure où le G20 met sur le tapis la lutte contre les paradis fiscaux que nous dénonçons depuis l'appel de Genève, en 1996, ce livre est vraiment d'actualité ! Précision : un enquêteur ne peut se procurer des informations en opérant comme Lisbeth Salander, cette hackeuse de génie. Cela serait parfaitement illégal et inutilisable ! Dans la réalité, nous sommes très handicapés par l'absence de collaboration juridique avec les paradis fiscaux.»

De vieux nostalgiques de Hitler qui fricotent avec les milieux d'affaires, tiennent réunions secrètes et fomentent des complots. «Millénium» va fouiller dans la fange d'une Suède plus connue pour son «modèle social». «Le roman n'est pas très éloigné de la réalité lorsqu'il évoque ces fantômes du nazisme. Nous n'avons pas encore totalement vidé les placards de la Seconde Guerre mondiale, commente Magnus Falkehed, correspondant à Paris du «Göteborgs-Posten».

De temps en temps, un nom ressort comme en 1994 celui d'Ingvar Kamprad.» Le fondateur d'Ikea a dû admettre publiquement ses liens passés avec le mouvement pronazi. L'affaire s'est tue avec les excuses du vieil homme. «Si la Suède n'a jamais eu un parti de l'ampleur du Front national, l'extrême-droite fait une poussée inquiétante.» L'immigration, «jusqu'ici plutôt bien acceptée, est utilisée par les partis d'extrême droite qui réussissent à s'implanter localement, notamment dans des petites villes du Sud». L'auteur Stieg Larsson a consacré toute sa carrière journalistique à la lutte contre l'extrême-droite, dont il était devenu un spécialiste sollicité pour des conférences dans le monde entier.


Une héroïne capable de démontrer le théorème de Fermat, boxeuse et motarde, une directrice de rédaction courageuse qui n'a pas peur de la censure, une entrepreneuse, éleveuse de bétail en Australie reconvertie en pédégère d'un empire industriel, un héros masculin, le journaliste Mikael Blomkvist, qui se fait souvent sauver in extremis par ses comparses féminines... «J'ai sciemment inversé le rôle des sexes, expliquait ainsi Stieg Larsson. Blomkvist se comporte régulièrement comme le stéréotype de la bimbo alors que Lisbeth Salander a été pourvue de valeurs et qualités généralement qualifiées de masculines.» «Millénium» est-il un roman féministe ? «Pas de doute là-dessus», répond Michèle Ferrand, sociologue au CNRS, présidente de l'Anef (Association nationale des Etudes féministes). «Il n'y a aucun personnage féminin minable, toutes les femmes sortent du lot, mènent une carrière brillante...

Et de façon assez symptomatique, la maternité est totalement absente du roman. Toutes ces femmes ont une vision de la sexualité très libre, avec une égalité parfaite des sexes, comme Erika Berger, la patronne de «Millénium», qui se partage entre son mari et son amant Mikael Blomkvist. Lequel collectionne des maîtresses qui le dominent, y compris physiquement ! Certes, les femmes se font malmener dans «Millénium», viols, torture, sévices divers et variés. Mais je n'y vois aucune complaisance. C'est au contraire une dénonciation virulente de l'exploitation des femmes ou du harcèlement sexuel, avec cet épisode où Erika Berger reçoit des mails à connotation pornographique quand elle est nommée à la tête d'un grand journal.

Et puis évidemment, il y a le personnage phare de Lisbeth Salander, cette Fifi Brindacier moderne qui renoue avec la vague de superhéroïnes qu'on retrouve dans la littérature enfantine ou dans les romans de science-fiction. Des filles qui ont d'abord un cerveau avant d'avoir un joli minois, et qui se débrouillent par elles-mêmes. Cela dit, Lisbeth se fiche bien d'être féministe ou pas. Dès qu'elle a de l'argent, elle se fait faire des seins. Mais des petits seins, attention ! Car elle ne cherche pas à attirer le regard des hommes, pour se trouver réduite à un objet sexuel. Elle veut juste vivre sa féminité comme bon lui semble.»

In : Nouvelobs - mai 2009

 

08:11 Écrit par bk212103 dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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