08/02/2012

CERISE

J'aimerai toujours le temps des cerises

C'est de ce temps-là que je garde au coeur

Une plaie ouverte...

Je me rappelle de vous, chère Emilie, chantant un soir la célèbre chanson d'amour que Jean-Baptiste Clément écrivit à Montmartre en 1866. Quand il se tenait, le 28 mai 1871, avec les derniers résistants à la barricade de la Fontaine au roi, il ne se doutait pas que sa complainte deviendrait le symbole des communards.

Clément réussit à échapper aux versaillais et vécut exilé à Londres pendant dix ans. Lorsqu'il fut arrêté lors de la manifestation du 1er mai 1891, le dessinateur Willette fit un croquis où, entre deux gendarmes, une jeune fille, un panier de cerises à la main, chante ce couplet vengeur:

Quand il reviendra, le temps des cerises,

Pandores idiots, magistrats menteurs

Seront tous en fête.

Gendarmes auront la folie en tête

A l'ombre seront poètes chanteurs.

 

La Commune n'est pas morte, Emilie, elle sommeille, mais son sommeil, depuis quelque temps, est fort agité. Quand elle s'éveillera pour de bon, les pandores seront moins à la fête! L'oiseau moqueur chante dans les bosquets, mais je ne tiens pas à jouer les pétroleuses excédées, même si un de mes ancêtres, Ferdinand Oberlé, né comme moi à Saverne, fut déporté avec Louise Michel. Ma tartine du mois ne regarde que le verger, le compotier et l'alambic. Je veux célébrer la cerise, la merise, la griotte, la marasque et le bigarreau.

Selon Ammien Marcellin, le cerisier fut apporté de Turquie en Italie par Lucullus, le capitaine romain vainqueur de Mithridate. Le nom de cerise viendrait de la ville de Cérasonte. Au gourmand Lucullus donc, toute notre reconnaissance!

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Premier fruit de la belle saison, la cerise aura toujours pour moi un goût d'enfance. Du haut d'un cerisier, le jeune Jean-Jacques faisait tomber des cerises dans le corsage de mademoiselle Galley. Je ne me souviens pas d'avoir balancé des burlats entre les seins d'une belle, mais quand reviennent les cerises, je repense au petit garçon de Monswiller et à ses compagnons de jeu, aux douces vêprées de juin quand nous allions chaparder dans les vergers comme un escadron de sansonnets.

Une pomme de discorde causa la guerre de Troie, la poire, qu'on la garde pour la soif ou qu'on la coupe en deux, désigne parfois le sot et devient torture sous le nom de poire d'angoisse. On se flanque des prunes, on se colle des châtaignes, avant de sucrer les fraises. La cerise, jamais déplaisante, ne suggère que plaisir, faveur et amour. «Cerises lisses comme la chair qui rit des jeunes filles» chantait Francis Jammes. Du temps de Madame de Sévigné, on disait c'est un plat de cerises quand tout était parfait et agréable. Gérard de Nerval s'émerveillait devant «les traits les plus nobles et la bouche en cerise» d'une jeunesse croisée à Vienne.

Gérard Oberlé
Lire, juin 2009

 

11:12 Écrit par bk212103 dans Divers | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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