12/09/2011

POURQUOI ?

A quoi peut servir une mémoire collective telle que celle qui s’exprime dans les commémorations du dixième anniversaire du 11 septembre, et quels en sont les dangers. Pour ce faire, il faut envisager la possibilité, déplaisante d’un point de vue moral ou psychologique, qu’à certains moments et dans certains contextes l’oubli peut être préférable au souvenir.

Ce n’est pas une idée très bien accueillie aujourd’hui, ni par la droite nationaliste ni par la gauche droits-de-l’hommiste. La plupart des honnêtes gens sont favorables au pardon, mais il est rare d’entendre des voix en faveur de l’oubli. Peut-être sommes-nous trop influencés par cette phrase survalorisée de George Santayana, “ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre” – une formule qui néglige le fait que l’Histoire, comme les comportements de chacun, est au moins en partie régie par ce que Freud appelle la chaîne de répétition inconsciente.

Peut-être croyons-nous en la supériorité éthique du souvenir par rapport à l’oubli parce qu’on nous a trop souvent répété que se souvenir, c’est être responsable, alors qu’oublier n’est pas seulement être irresponsable, mais tomber dans une sorte de lâcheté morale ou de nihilisme civique. Après tout, Jésus lui-même a enjoint à ses fidèles de pardonner à ceux qui les avaient offensés, et non pas d’oublier l’offense subie.

On ne peut éluder le fait que l’oubli est l’atout de quelques-uns des personnages les plus sinistres de l’Histoire. Hitler se demandait qui, en 1939, se souvenait encore du massacre des Arméniens par les Turcs, pour montrer que les nazis pouvaient agir à leur guise sans avoir rien à craindre.

Mais la commémoration ne fait pas que consoler ; elle peut aussi attiser la colère. J’ai appris à haïr, mais surtout à redouter la mémoire historique collective du temps de la guerre de Bosnie. La mémoire peut finir par faire ressembler l’Histoire à un arsenal doté des armes nécessaires pour perpétuer les guerres et fragiliser la paix. La mémoire du 11 septembre 2001 aura-t-elle ce même effet, alors que la paix paraît moins éloignée qu’autrefois ?

Il est trop tôt pour le dire. Comme l’ont montré les manifestations de soulagement et de joie qui se sont exprimées spontanément un peu partout aux Etats-Unis à l’annonce de la mort d’Oussama Ben Laden, les plaies sont encore à vif.

Pour l’heure, en tout cas, il ne peut être question d’oubli, ni même de pardon. Mais, s’il est trop tôt pour parvenir à l’un ou à l’autre, il n’est pas trop tôt pour se demander si la paix sera jamais possible sans oubli et sans pardon. Même le travail de deuil, aussi essentiel soit-il, doit cesser si l’on veut que la vie continue.

07:54 Écrit par bk212103 dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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