24/02/2011

Les Bonheurs de Céline – Christian Laborie

 

Une page évocatrice de ce roman démoralisant…mais écrit sur un ton malgré tout optimiste par la suite !

 

malgré la soixantaine de résidents et une bonne quinzaine de personnes de service, Céline se sentait bien seule aux Heureux. Elle n'avait pas l'habitude d'être entourée d'autant de monde ni qu'on s'occupât d'elle pour ses moindres besoins. Aussi se replia-t-elle sur elle-même pour retrouver un peu de cette tranquillité qu'elle savourait à Saint-Paul, les souvenirs qu'elle y avait laissés, autant de jalons qui lui permettaient de remonter une par une les étapes de sa vie, les moments de bonheur mais aussi les difficultés et les malheurs qui l'avaient frappée.

 

De ces soixante quinze ans d'existence, que restait-il en ce jour où, subitement, tout venait de basculer vers un autre monde qui n'était pas le sien, vers une autre existence qui n'avait pas d'autre finalité que l'attente de l'échéance fatale ? Céline en était consciente : là où elle devait vivre à présent n'était que l'antichambre de la mort. Les Bonheurs de Céline.jpgElle n'avait rien d'autre à y faire que d'attendre l'irrémédiable, en tuant le temps comme pour en retarder le cours inexorable.

 

Autour d'elle tout sentait la fin. La fin de quoi ? songeait-elle, rêveuse. La fin de la vie ! La fin de l'espoir ! Il restait si peu à vivre pour certains qui ne se déplaçaient qu'avec l'aide des autres, du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, sous l'œil toujours vigilant de l'aide-soignante, prête à appeler le médecin ou la famille à la moindre défaillance. Et dire que Catherine lui avait assuré qu'il ne s'agissait nullement d'une maison de retraite médicalisée pour personnes dépendantes ou grabataires ! Mais que restait-il en réalité de ces vies recluses, fragilisées, qui ne tenaient plus qu'à un fil ténu, manipulé en coulisse par le grand ordonnateur du monde ?

 

Céline eut peu à peu l'impression de retomber en enfance. La sollicitude du personnel l'agaçait. Elle n'aimait pas qu'on fût sans cesse à ses petits soins, comme si elle était incapable de se débrouiller seule. Elle ne se sentait pas identique à la plu­part des pensionnaires qu'elle découvrait chaque jour depuis son arrivée. Elle n'était pas si vieille ! Non !

 

D'ailleurs elle n'avait besoin de personne, ni pour faire sa toilette, ni pour se déplacer, ni pour rien du tout ! Et si, finalement, elle avait accepté de venir vivre en cet endroit, c'était uniquement pour rassurer sa fille, pas parce qu'elle craignait de mourir seule dans sa maison.

 

Comme beaucoup de vieux paysans attachés à leurs terres, comme son mari avant elle, son souhait avait toujours été de mourir sous son toit, peu importait l'endroit, dans son lit ou au beau milieu de ses terres, pourquoi pas à l'ombre d'un grand châtaignier au moment où l'on entend vibrionner les insectes. Partir en emportant avec soi l'image de ce qui a bercé sa tendre enfance, fermer ses yeux sur ses souvenirs comme on ferme une dernière fois le livre de ses rêves.

 

Au lieu de cela, elle avait accepté de venir mourir dans un lit étranger, aux draps amidonnés, à l'odeur de désinfectant. Fallait-il qu'elle ait voulu faire passer le bonheur de sa fille avant le sien pour avoir renoncé à sa liberté !

07:55 Écrit par bk212103 | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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