13/02/2011

NOTRE NOURRITURE

Alors que paraît le récit de la conversion au végétarisme de Jonathan Safran Foer, jamais les défenseurs des animaux n’ont eu une telle audience.

Impossible de repenser aux tonnes de saumon d’élevage engloutis au dernier jour de l’an sans être assailli par l’image de millions de créatures aux yeux ensanglantés, croupissant dans des bassins fétides, livrés à la férocité des poux de mer. Le petit prince des lettres américaines, auteur en 2002 de «Tout est illuminé», roman évoquant le sauvetage de sa grand-mère juive ukrainienne, s’est converti au végétarisme strict après la naissance de son fils. Trois années plus tard passées à enquêter dans les fermes-usines, à discuter avec des employés d’abattoirs et des militants d’associations animalitaires, il livre un réquisitoire à sensations fortes contre l’élevage industriel, et plus généralement, contre la consommation de chair sous toutes ses formes.

Paru l’an dernier aux Etats-Unis, «Faut-il manger les animaux ?» («Eating animals») y est instantanément devenu un phénomène de librairie et même de société. Salué par le prix Nobel J. M. Coetzee, discuté jusque dans le «Larry King Live», le célèbre talk-show de CNN, où Jonathan Foer fut confronté à un cuisinier vedette très remonté, le livre a aussi été un succès lors de sa parution en Allemagne et en Italie. Ce retentissement doit beaucoup à la personnalité de l’auteur de 33 ans, véritable coqueluche des intellectuels new-yorkais, ainsi que sa femme, la romancière Nicole Krauss. Mais les positions radicales de ce célèbre résident de Park Slope, quartier arty de Brooklyn, ont surtout valeur de symptôme. Au-delà du cas Foer, jamais les positions pro-animales n’avaient rencontré une telle audience au sein des élites occidentales.

Jonathan Safran Foer ne laisse qu’à de très rares moments du livre affleurer la métaphore génocidaire. Mais au bout du compte, c’est à un niveau plus profond, et à vrai dire plus convaincant, que la question de la souffrance animale entre en résonnance avec l’histoire meurtrie des siens et le judaïsme dans son ensemble. Ainsi le livre de Foer démarre-t-il par une évocation de sa grand-mère, toujours bien vivante et grande spécialiste du «poulet aux carottes», qui, lors de sa fuite éperdue d’Ukraine, avait un jour préféré dépérir de faim plutôt de toucher à la viande non casher qu’un Juste du village lui avait tendu. A son petit-filsnourriture.jpg incrédule face à un fanatisme alimentaire, à ses yeux déplacé en pareilles circonstances, la vieille dame donnera cette explication: «Si plus rien n’a d’importance, il n’y a rien à sauver.» Une phrase de réveil, qui a de toute évidence servi à l’écrivain pour s’orienter dans une ère technique et industrielle où le rapport au sacré a été forclos en même temps que se brisait le lien unissant les hommes à la communauté des autres vivants.

La lecture de «Faut-il manger les animaux ?» est parfois une épreuve. Rien n’y est épargné de la situation pitoyable de volailles estropiées, droguées et entassées dans des hangars géants, ou des dizaines de mares emplies de lisier toxique qui s’étendent chacune sur plus de plus 10 000 mètres carrés autour d’une porcherie industrielle. On frémit surtout en songeant aux intenses manipulations génétiques qui font que désormais la quasi-totalité des animaux dits «de rente» sont des «impasses animales», incapables de se reproduire autrement que par insémination artificielle, ou même de se mouvoir normalement.

Ceux qui pensent s’en tirer avec la consommation de colin ou de harengs grillés, vis-à-vis desquels l’identification compassionnelle fonctionne évidemment moins, en seront aussi pour leurs frais. Les passages sur la cruauté de la pêche sont parmi les plus effroyables du livre. Quant au mythe du petit éleveur élevant amoureusement ses poulets aux grains, il prend aussi un sérieux coup dans l’aile. Si cet éden «bio» existe, c’est-à-titre d’exception infinitésimale: la plupart des étiquettes jouant de cette pastorale-là relèvent selon l’auteur de l’imposture pure et simple.

C’est oublier bien vite les milliers d’années de lutte contre les espèces nuisibles dont chacun de nous est l’héritier. C’est oublier aussi le long processus d’humanisation par la domestication, l’élevage et le domptage, et le rapport non dénué d’égards que des civilisations tout à fait carnivores surent établir avec les animaux.

 

08:39 Écrit par bk212103 dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook

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